Les cavalières célestes
Essai de Dorota Kozinska, 2003
Pourquoi voit-on plus clairement les choses en rêve
que lorsque nous les imaginons éveillés ?
Léonard de Vinci
Par quelle alchimie l’art ouvre-t-il la porte entre le conscient et l’inconscient pour dévoiler un domaine mystérieux, tant pour l’artiste que pour le spectateur ? … Lorsque le pinceau touche la toile, les murs de la réalité s’estompent et font place à l’univers infini du monde de la créativité. Pour Léa Rivière, ce qu’elle appelle «danser avec la vie » commence par cette traversée du miroir, dans la trace vibrante du tout premier coup de crayon. ….Née en France et formée en Europe, elle a consacré de nombreuses années à l’enseignement de l’art tout en produisant son propre corpus d’œuvres. Elle a exposé partout dans le monde et ses tableaux ornent tant les collections privées que corporatives. Ces paroles semblent creuses lorsqu’il s’agit de Léa Rivière et de son univers magique si loin de la réalité qui nous entoure. Dans son atelier calme et lumineux, les grandes toiles resplendissantes de formes et de couleurs, sont autant de portes ouvertes sur un monde mythique évoquant la Renaissance. Ici, la beauté se dissimule dans la croupe lisse et veloutée d’un étalon, dans la sensuelle courbe de la hanche d’une femme. Les deux sont dessinées comme un seul être, les lignes se superposent, valsent ensemble. Figures à peine esquissées, incomplètes, mais qui s’imposent à nous avec encore plus de présence par leurs mystérieuses épures.
Ce sont des images de rêve, créées avec une précision magistrale et une fluidité qui se compare à celle des lignes incroyablement délicates des plus grands maîtres. Avec talent, elle façonne un être vivant ou un visage au moyen d’une masse de lignes enchevêtrées qui dansent et dansent jusqu’à ce qu’elles constituent une forme soudain identifiable mais se dissipant dans l’instant d’après. Se servant de techniques mixtes, mêlant encre, fusain, acrylique, grattant ou façonnant la surface de ses mains, elle fait naître des fresques patinées qui parlent de temps anciens où les femmes étaient des déesses, de célestes cavalières émergeant au milieu de nos rêves. La complexité et la profondeur du lien qui unit la femme et le cheval sont apparues à l’artiste au fil de ses toiles. Au-delà des évidentes corrélations de formes et lignes, une analogie d’histoire s’est dessinée. La femme bridée dans ses élans comme un cheval dans son harnais réclamait sa nature sauvage. Le cheval, symbole de liberté, la lui rendait. Ainsi, monté à cru, crinière au vent, le cheval pour Léa Rivière est plus qu’une monture : c’est la figure emblématique d’un instinct assumé et d’une liberté trouvée. Sensuelles, les cavalières de Léa Rivière n’en affichent pas moins un serein détachement ou une douce extase à la manière des femmes botticelliennes. La cambrure d’un dos de femme se confond avec celle de sa monture, une ligne glisse sur l’encolure. Une femme caresse le cou délicat d’un cygne et se métamorphose sous nos yeux en Léda, à la surprise même de l’artiste. Dans un autre tableau, une fière Lady Godiva traverse avec une royale nonchalance notre réalité contemporaine ; elle porte sur ses épaules une invisible mante d’histoire et de mythologie et pourtant n’est qu’une délicate esquisse composée d’une myriade de traits d’encre. La magie qui s’exerce en cours de création constitue un état hypnotique pour Léa Rivière. Le processus créateur a une emprise mystérieuse sur l’artiste et elle peint avec une passion qui frôle l’obsession. Mais n’est-ce pas là le signe de la passion hors de laquelle aucune grande œuvre n’est permise ? L’artiste n’a d’autre choix que celui de créer. Les yeux de la Joconde de Léa Rivière est un de ses tableaux les plus inusités car la figure féminine y regarde le spectateur de face. Ses yeux nous suivent au travers de la pièce avec la même douce insistance que la Mona Lisa de De Vinci. L’effet de ce regard inquisiteur, survenu comme de son propre gré, continue d’intriguer l’artiste car c’est délibérément, en général, que ses modèles ne regardent pas en direction du spectateur. Ses tableaux sont pleins de connotations littéraires et symboliques, autant de signes qu’il faut décoder, clés d’un monde intérieur, d’une invitation à un voyage au-delà du visible.
Aussi fascinants que soient les dessins de Léa Rivière, elle n’en demeure pas moins un peintre. Aux lignes à la plume et au fusain se juxtaposent des taches géométriques de sépia et de brun, de grandes surfaces rouges ou bronzes, des squelettes de poissons et des impressions de papillons en relief monochromatique qui produisent une œuvre picturale riche de multiples interprétations. Ses compositions, originales et contemporaines, présentent un amalgame moderne de figuration classique et d’abstraction. La dichotomie qui en résulte est à la base de son message artistique : rigidité de la réalité matérielle contre douceur et la clarté d’un monde intérieur.
Dorota Kozinska, Montréal 2003
Traduction S.KovaloskyDorota Kozinska est une auteure et critique d’art de Montréal. Ses critiques et ses articles sur l’art ont été abondamment publiés dans Vie des Arts, Parcours informateur des arts, MagazinArt, Art Forum, The Gazette, et diffusés à l’internationale par CBC Radio. Elle est l’auteure de David B. Milne: A Quiet Genius, Emily Carr: Speaking with Nature, Dina Podolsky: Seeing Memory, et Kathleen Moir Morris: View from an Inner Window.